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Diane Guilbault - Le statut de la liberté

par Pascale Navarro

Égalité et liberté : ces questions sont loin d’être réglées pour les femmes, argue Diane Guilbault. Et la Commission Bouchard-Taylor les a habilement contournées…

Formée en journalisme et en sociologie, Diane Guilbault fut l’une des rares voix à s’opposer publiquement aux conclusions du rapport de la Commission Bouchard-Taylor, selon lequel le débat sur les accommodements raisonnables n’était en fait que « question de perceptions ». La vraie discussion, objecte Diane Guilbault, n’a pas eu lieu : celle sur le statut des femmes et de leur liberté qui, toujours, fait l’objet de ces demandes. Qu’il s’agisse d’encourager les policières à s’effacer devant des citoyens, de préférer un homme pour donner des cours de conduite ou de séparer les garçons et les filles dans les piscines publiques, ces comportements choquent et ne cadrent pas avec une société qui se dit égalitaire. C’est ce que démontre l’auteure dans son essai Démocratie et égalité des sexes.

Gazette des femmes : Avant toute chose, comment expliquez-vous que le gouvernement libéral, reconnu pour sa vision de l’égalité des sexes, ayant même formé un Conseil des ministres paritaire, n’ait pas jugé nécessaire de nommer une femme à la Commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables ?

Diane Guilbault : Je ne me l’explique pas. Franchement, je crois que ce fut une erreur majeure. Les deux présidents, pourtant l’un historien et l’autre philosophe, des hommes que j’estime et dont j’attendais beaucoup, n’ont pas compris l’importance que ça avait : les femmes sont interpellées au premier chef par toutes ces demandes d’accommodements religieux. Au printemps 2007, M. Bouchard avait répondu à cette question de façon laconique : « On a du mal à s’entendre à deux, imaginez à trois. » Sur cette boutade, la réponse était donnée, et on n’en a plus parlé ! Pourtant, les thèmes autour desquels tournent les demandes d’accommodements religieux concernent toujours le statut des femmes. Qu’est-ce que ça prend de plus pour comprendre ? Comment se fait-il que personne ne voie cela ? Est-ce du déni ?

Dans votre essai, vous visez surtout les institutions, que vous jugez responsables de la dérive des accommodements en défaveur des femmes. Pourquoi ?

Que des individus fassent des demandes spécifiques pour porter le voile ou le kirpan, par exemple, je le conçois tout à fait. Ils ne représentent qu’eux-mêmes, et ont le droit d’essayer de faire valoir leur point de vue. Mais c’est une tout autre chose pour les écoles, la Commission des droits de la personne ou la Ville de Montréal. Ces institutions « représentent » la société québécoise : elles ne devraient pas répondre aux demandes d’accommodements religieux en laissant la loi empiéter sur les droits des femmes ; c’est une atteinte grave à la démocratie qui devrait nous faire réfléchir. Pourtant, ça passe comme une lettre à la poste !

À quoi attribuez-vous notre peur de l’islamophobie que vous abordez dans votre essai ?

Le poids de la rectitude politique est fort. Je me rappelle les années 1980, alors qu’on a amorcé un changement de langage pour ne pas blesser les femmes, les Noirs, certaines minorités plus vulnérables ; c’était un effort volontaire, que j’ai trouvé intelligent. Mais aujourd’hui, c’est devenu autre chose. Prononcer certains mots est devenu impossible ; même le nous, on n’ose plus le dire. Ce n’est pas normal. Et ce malaise est encore plus fort au Québec, parce que le Canada tient un discours très vigoureux sur le multiculturalisme, une vision qui prône les différences. Bien sûr qu’il faut être ouvert, c’est une évidence ! Mais toutes les différences ne se valent pas.

À quoi est due cette divergence de points de vue entre le Canada anglophone et le Québec, soit entre le multiculturalisme et l’interculturalisme ?

Nous avons hérité de deux conceptions de la démocratie. Celle du Canada, basée sur le Common Law (le code de droit anglais), est libérale, accorde la prééminence aux droits individuels et renforce les différences entre les groupes. Celle du Québec, bien que libérale elle aussi, est également influencée par les principes de la social-démocratie et de l’approche républicaine. Cette vision, qui s’inscrit dans la philosophie du Code civil, tente de mélanger les cultures. À mon avis, ce sont deux visions tout à fait honorables. Cependant, nous n’avons pas vraiment pris conscience, tant du côté anglophone que francophone, que cela entraînait des différences et que le Québec n’avait certainement pas à rougir de son approche.

Et quels en sont les principaux problèmes ?

Une confusion. L’ouverture à l’Autre est importante, et j’y adhère évidemment. Sauf qu’on confond les choses : si l’Autre est celui qui préfère la loi « divine » à la loi de ma société, ça n’a plus rapport avec le fait qu’il soit un immigrant. Par exemple, je peux me confronter à vous, qui avez une vision intégriste de la religion, et oui, vous incarnerez l’Autre au sens du multiculturalisme. Mais si vous proposez une vision « divine », je me dois de la refuser. D’ailleurs, ce ne sont pas les immigrants qui demandent la majorité des accommodements religieux, mais des personnes nées ici ! Et cela, même Charles Taylor l’a vu. Alors comment se fait-il que ce débat sur les accommodements religieux soit devenu un débat sur la présence des immigrants ? Ça n’a pas de rapport ! Il y a eu un dérapage parce que les commissaires – et je le leur reproche – ont amplifié cette confusion.

Comment expliquer que d’autres femmes, pas nécessairement féministes, n’aient pas vu l’équivoque, le dérapage ?

Détrompez-vous ! Beaucoup de femmes sont venues à la Commission défendre leur point de vue. Mais leur voix n’a pas été entendue. Dans toutes les régions du Québec, elles sont venues dire que les droits des femmes étaient cruciaux, que l’égalité est une chose fragile, que dans le passé, qui n’est pas si lointain, leurs mères n’avaient pas le droit de voter, ici, au Québec. Leurs témoignages étaient nuancés, prudents, respectueux, pacifiques, mais rien de tout cela n’a passé. C’est comme si les femmes n’avaient rien dit, qu’elles n’avaient pas été là. Franchement, c’est incroyable… Le Conseil du statut de la femme a tout de même fait son travail : ses membres ont pris les outils qu’elles avaient et formulé une demande d’amendement à la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, ce qui fait qu’aujourd’hui, l’égalité des sexes est inscrite au premier chef. Heureusement…

Quelle est notre plus grande erreur de compréhension à l’égard des femmes et de la religion ?

Assimiler la liberté de croire à la liberté des règles religieuses, alors que ça n’a rien à voir. La liberté de croire, ça veut dire qu’ici, en Occident, la foi est une affaire personnelle et privée. Mais on a laissé s’opérer un glissement de sens qui fait que l’on prend les règles religieuses pour de la foi. Ce n’est pas pareil : les règles religieuses, que ce soit la charia ou un autre code de droit, ne peuvent pas avoir préséance ici puisque nous avons nos lois démocratiques. Et c’est notre code de droit qui prévaut. Quand une cour de justice autorise une règle religieuse contraire au code, elle se trompe. Le droit à la foi, ce n’est pas le droit d’imposer une codification de cette foi. Et il faut avoir le courage de le dire. Quand une institution québécoise donne préséance à des règles « divines » dans notre société, il y a quelque chose qui ne va pas.

Est-ce pour cela que vous préconisez l’interdiction du voile ou de tout autre symbole religieux aux employés des institutions publiques ?

Bien sûr. Que des individus choisissent un symbole religieux, on n’a aucun droit de le leur refuser. Mais les institutions, elles, doivent afficher la laïcité, et leurs employés ont la responsabilité de la refléter, de respecter les valeurs que l’on s’est données. D’ailleurs, je ne m’explique toujours pas pourquoi une institution comme la Commission des droits de la personne, qui a été confrontée au problème du voile, n’a jamais parlé du problème spécifique des femmes.

Comment se fait-il que personne n’ose aborder ce problème de front ?

Je suis sûre que des gens en ont vu toute l’importance, mais n’ont pas parlé. Je pense que ce silence montre bien que c’est un féminisme de façade qui prévaut au Québec. On n’hésite pas à proclamer le Québec égalitaire quand il s’agit de décisions populaires, comme nommer des femmes à des postes importants. Mais quand vient le temps de faire un choix entre la liberté religieuse et la liberté des femmes, c’est plus risqué.

Est-ce parce que la société québécoise n’a pas vraiment choisi ?

Je me souviens des mots d’un historien, André Champagne, lors d’un colloque sur le féminisme en 2003. Il avait dit que les femmes avaient une chose à craindre : le retour du religieux. Eh bien, je pense que les faits lui donnent raison. Et la remontée du christianisme aux États-Unis, ainsi qu’au Canada maintenant, se prépare depuis longtemps. Certaines écoles refusent d’enseigner les théories de l’évolution ; ce n’est plus marginal mais un mouvement de fond. Je crois que les femmes ont tout à craindre de cela.

Le mouvement féministe est donc plus nécessaire que jamais ?

Oui ! Mais c’est très difficile pour les féministes aujourd’hui : elles n’ont plus la cote, elles sont vues comme ringardes, ce qui fait qu’on ne les écoute plus. Et le mouvement masculiniste a fait beaucoup de tort aussi : les féministes n’osent plus parler, pas seulement parce qu’elles sont discréditées, mais aussi parce qu’elles se font menacer. Pour toutes ces raisons, elles préfèrent jeter la serviette et vivre leur vie. Le problème, c’est qu’à force de tolérer l’intolérable, on court un risque. ::

Gazette des femmes : L’infirmière inconnue, Vol. 30, no 4, p.33-35.

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Sisyphe, avril 2009

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